Il est 22 heures, il manque du lait pour le petit-déjeuner des enfants, et vous savez exactement où aller. Le rideau est encore levé, la lumière allumée, et derrière le comptoir, il y a « le Soussi ». Celui qui connaît le prénom de votre fils, qui vous fait crédit jusqu'à la fin du mois en notant la somme dans un carnet, qui ferme boutique quelques jours par an pour rentrer au bled. Dans presque toutes les villes du Maroc, et dans bien des quartiers de France, ce personnage fait partie du décor. Mais d'où vient-il, au juste ?
D'abord, un mot : « Soussi »
En darija, on appelle « Soussi » (pluriel Swassa) une personne originaire du Souss, la grande région du Sud-Ouest marocain dont la langue est le tachelhit. Dans le langage courant, le mot est devenu presque synonyme d'épicier. En réalité, une grande partie de ces commerçants viennent plus précisément de l'Anti-Atlas, ces montagnes arides au sud du Souss : la région de Tafraout, la vallée des Ammeln, et bien d'autres tribus et villages perchés.
Pourquoi partir ?
L'Anti-Atlas est une terre magnifique et rude. Les pluies y sont rares et irrégulières, les terres cultivables étroites, et une mauvaise année pouvait suffire à vider les greniers. Dès le début du XXe siècle, et parfois avant, des hommes ont pris la route du nord pour faire vivre leur famille restée au village. Certains travaillaient comme ouvriers, d'autres comme gardiens, beaucoup se sont lancés dans le commerce.
Les géographes comparent souvent cette migration commerçante à celles des Djerbiens en Tunisie ou des Mozabites en Algérie : des communautés parties d'une région pauvre en ressources, qui se sont spécialisées dans le négoce et ont essaimé dans les grandes villes.
Casablanca, la grande destination
Avec l'essor de Casablanca au XXe siècle, la métropole est devenue la principale destination de ces migrants : selon les études citées par les géographes, elle en a historiquement accueilli près de la moitié, loin devant Rabat. On les retrouve à tous les étages du commerce : la petite épicerie de quartier, la crèmerie, la droguerie, mais aussi le commerce de gros, notamment autour de Derb Omar, que certains surnomment « Derb Swassa ». Quelques familles parties de rien sont devenues, en une ou deux générations, des noms majeurs de l'économie marocaine.
L'histoire a aussi traversé la Méditerranée : en France, l'épicier qu'on appelle familièrement « l'Arabe du coin » est souvent, en réalité, un Amazigh du Souss.
Le secret : la confiance
Comment ouvrir une boutique sans capital ? Grâce au réseau. Le nouvel arrivant est hébergé, formé, souvent employé d'abord comme commis chez un parent ou un homme du même village. Il apprend le métier, met de côté, puis reprend ou ouvre à son tour un commerce, parfois avec l'aide de ceux qui l'ont précédé.
Les chercheurs qui se sont penchés sur ces commerçants décrivent des associations fondées sur la parole donnée : un fonds de commerce peut changer de mains avec un simple inventaire et des témoins, sans contrat sophistiqué. La réputation, dans ce monde-là, vaut plus qu'un tampon. Le politologue américain John Waterbury a d'ailleurs consacré à la vie de l'un de ces commerçants un livre devenu classique, North for the Trade, paru en 1972.
Tamazirt, le pays qu'on n'oublie pas
Il y a un mot que tout Soussi prononce avec tendresse : tamazirt, le pays, le village natal. On y envoie de l'argent, on y construit ou restaure la maison familiale, qui reste parfois fermée une partie de l'année. On y rentre pour l'Aïd al-Adha, pour un mariage, pour l'été. À Casablanca, on mesure l'importance de cette communauté aux rideaux baissés pendant l'Aïd : le quartier entier semble alors retenir son souffle.
Beaucoup reviennent aussi au pays pour y investir, à Agadir, à Tiznit ou dans leur village, refermant la boucle commencée par un grand-père parti chercher sa chance dans le nord.
Au-delà du cliché
On prête volontiers aux Soussis toutes sortes de qualités et de travers, souvent pour en rire. La réalité est plus simple et plus belle : des familles qui ont fait du travail, de la sobriété et de la parole tenue un capital, et qui ont tissé, boutique après boutique, l'un des plus solides réseaux de solidarité du pays. La prochaine fois que vous passerez acheter du pain à 22 heures, vous saurez un peu mieux à qui vous dites tanmmirt, merci.
Un bijou pour dire d'où l'on vient
Vous avez un grand-père de Tafraout, une mère des Ammeln, ou simplement une tendresse pour le Souss ? La collection Amazigh d'Azor est née de ce même attachement aux racines. L'Ensemble Tazra en Or 18K, à partir de 3 999 DH, fait un très beau cadeau pour une fille qui part étudier loin de tamazirt, ou pour une maman qui y retourne chaque été. Pour une pièce sur-mesure qui raconte votre village, l'atelier de Casablanca vous attend, ou écrivez-nous via le bouton WhatsApp de l'atelier.

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