Pendant des années, un général romain a porté à son doigt une bague en or qui ne le quittait jamais. Elle ne représentait ni un dieu ni un ancêtre, mais une scène : un roi amazigh lui remettant un autre roi amazigh, prisonnier. Le général s'appelait Sylla. Le roi qui livre, Bocchus Ier, souverain de Maurétanie. Le roi livré, Jugurtha, roi de Numidie. Cette bague, selon Plutarque, aurait même contribué à envenimer l'une des grandes rivalités de l'histoire romaine. Que s'est-il vraiment passé en 105 avant J.-C. ? Démêlons le vrai du légendaire.
Le contexte en quelques lignes
À la fin du IIe siècle avant notre ère, l'Afrique du Nord compte plusieurs royaumes amazighs. À l'est, la Numidie, dont Jugurtha s'empare après avoir éliminé ses cousins. À l'ouest, la Maurétanie, dont le territoire correspond en partie au nord du Maroc actuel, gouvernée par Bocchus. Rome, déjà maîtresse de l'ancien territoire de Carthage, entre en guerre contre Jugurtha au tout début des années 110 av. J.-C. Le conflit, qui dure plusieurs années, voit se succéder les généraux romains, dont Métellus puis Marius, avec pour questeur un jeune noble ambitieux, Sylla.
Mythe n°1 : « Bocchus a toujours été l'ennemi de Jugurtha »
Faux. Bocchus était le beau-père de Jugurtha, qui avait épousé sa fille. Et pendant une partie de la guerre, il a combattu à ses côtés contre Rome. C'est seulement après plusieurs revers, et au fil de longues négociations, qu'il a basculé dans le camp romain.
Mythe n°2 : « La trahison a été décidée d'un coup »
Plutôt faux, selon les sources. Notre principal récit est celui de l'historien romain Salluste, dans sa Guerre de Jugurtha. Il décrit un Bocchus hésitant, qui reçoit Sylla, écoute aussi les envoyés de Jugurtha, et semble peser jusqu'au dernier moment s'il livrera le Numide aux Romains… ou Sylla à Jugurtha. Salluste raconte comment Volux, le fils de Bocchus, vient à la rencontre de Sylla avec une troupe de cavaliers dont on ne sait d'abord s'ils sont amis ou ennemis. Au terme de ces tractations, Jugurtha est attiré à une entrevue, ses compagnons sont tués et lui-même est remis, vivant, à Sylla. Plutarque, qui écrit bien plus tard, insiste lui aussi sur les jours d'hésitation du roi.
Mythe n°3 : « Salluste est un témoin direct »
Faux. Salluste n'était pas né au moment des faits. Il écrit plus de soixante ans après, vers 40 av. J.-C. Il connaît bien l'Afrique, puisqu'il y a lui-même exercé un gouvernement, mais son livre est aussi un pamphlet : il veut montrer la corruption de l'aristocratie romaine, que Jugurtha aurait achetée à coups de présents. Les discours qu'il prête aux personnages sont des reconstructions littéraires, selon l'usage des historiens antiques. Son récit est précieux, mais il faut le lire comme celui d'un auteur romain, avec ses objectifs.
Mythe n°4 : « Bocchus n'a rien gagné »
Faux. En échange de son ralliement, Bocchus obtient une partie du territoire numide et l'amitié de Rome. Jugurtha, lui, est exhibé dans le triomphe de Marius à Rome, puis meurt en prison. Quant au royaume de Maurétanie, il se transmet aux descendants de Bocchus : on retrouvera plus tard un Bocchus II, à ne pas confondre avec notre roi, sur la scène des guerres civiles romaines.
Réalité : une scène gravée dans l'or et le métal
La livraison de Jugurtha est devenue une image, au sens propre :
- La bague de Sylla : selon Plutarque, Sylla se fit faire un sceau représentant Bocchus lui remettant Jugurtha, et le porta constamment, ce qui irrita profondément Marius. Plutarque voit dans cet épisode la première graine de la haine entre les deux hommes.
- Les statues du Capitole : en 91 av. J.-C., Bocchus envoie à Rome un groupe de statues dorées représentant la scène, consacré sur le Capitole.
- La monnaie : vers le milieu du Ier siècle av. J.-C., Faustus Sylla, fils du général, fait frapper un denier montrant son père assis, Bocchus à ses pieds et Jugurtha enchaîné.
Fascinant destin d'une image : un même instant, gravé dans un bijou, sculpté en statues, frappé sur des pièces, pour être porté, montré et transmis.
Alors, Bocchus : traître ou politique ?
Les deux, sans doute, et c'est ce qui rend ce personnage si humain. Coincé entre un gendre aux abois et une puissance romaine en expansion, Bocchus a choisi la survie de son royaume. Juger ce choix avec nos mots d'aujourd'hui, « trahison » ou « résistance », c'est un peu forcer l'histoire. Mieux vaut retenir ce qu'elle nous dit : les royaumes amazighs étaient au cœur de la grande politique méditerranéenne de leur temps.
Une histoire à porter
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