Par temps très clair, depuis les hauteurs de Fuerteventura, certains affirment apercevoir la côte africaine. La distance est courte : une centaine de kilomètres sépare l'île du littoral du sud marocain, face à Tarfaya. Cette proximité nourrit une question ancienne : qui étaient les premiers habitants des Canaries, ceux que l'on appelle souvent les « Guanches » ? Et étaient-ils des Amazighs ? Les recherches des dernières décennies ont apporté des réponses solides. Faisons le tri.
Mythe n°1 : « Les Guanches sont tous les anciens Canariens »
Réalité : au sens strict, le mot Guanche désigne les habitants autochtones de Tenerife. Chaque île avait sa population et ses noms : on parle par exemple des Majos pour Lanzarote et Fuerteventura, des Canarios pour Gran Canaria ou des Bimbapes pour El Hierro. L'usage courant a étendu le mot à tout l'archipel, mais les historiens préfèrent souvent dire « anciens Canariens » ou « Canariens autochtones ».
Mythe n°2 : « Leur origine reste un mystère total »
Réalité : on a longtemps imaginé des origines romanesques, jusqu'à l'Atlantide. Aujourd'hui, les données convergent. Une étude d'ADN ancien publiée en 2019 dans la revue PLoS ONE, menée par Rosa Fregel et ses collègues sur 48 génomes mitochondriaux issus de 25 sites des sept îles, confirme une origine nord-africaine, cohérente avec l'hypothèse amazighe. Les auteurs ajoutent une nuance importante : ces premiers colons formaient déjà une population mélangée, reflétant les migrations anciennes qui avaient traversé l'Afrique du Nord.
Mythe n°3 : « Ils sont arrivés il y a des milliers d'années »
Réalité : c'est plus récent qu'on ne le croit souvent. Selon la même étude, les datations les plus fiables situent les premières installations autour du début de notre ère, avec des dates variables selon les îles, entre les premiers siècles après J.-C. et la fin du premier millénaire. Des dates plus anciennes ont été proposées, mais elles reposent sur des matériaux discutés. Les chercheurs évoquent aussi au moins deux vagues d'arrivée depuis l'Afrique du Nord. Le débat sur la chronologie reste ouvert.
Mythe n°4 : « On n'a aucune trace de leur écriture »
Réalité : au contraire. Sur plusieurs îles, notamment El Hierro, Lanzarote et Fuerteventura, on a relevé des inscriptions en alphabet libyco-berbère, cousin de l'écriture libyque d'Afrique du Nord, ancêtre du tifinagh. On les cite aujourd'hui parmi les arguments archéologiques les plus forts en faveur d'une origine amazighe, avec la poterie, les greniers collectifs, les animaux domestiques et les caractères anatomiques. Leur déchiffrement détaillé reste en revanche difficile.
Mythe n°5 : « Ils parlaient tamazight »
Réalité : c'est à nuancer. Les langues des anciens Canariens ont disparu après la conquête. Il en reste des toponymes, des noms de personnes, quelques mots et listes de nombres notés par les chroniqueurs européens. Les linguistes y reconnaissent de nombreux traits amazighs, ce qui permet de les rattacher à la famille des langues berbères. Mais il serait inexact de dire qu'ils parlaient « le tamazight » d'aujourd'hui : il s'agissait de parlers anciens, évolués séparément pendant des siècles, et très mal documentés.
Mythe n°6 : « Le silbo gomero est une langue guanche »
Réalité : le silbo gomero, langage sifflé de l'île de La Gomera, est inscrit depuis 2009 au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Il permettait de communiquer d'un versant à l'autre des ravins profonds de l'île. Sa pratique est généralement attribuée aux habitants autochtones, mais le silbo actuel siffle l'espagnol, et non une langue ancienne. C'est donc un héritage de technique, pas un fossile de langue amazighe.
Mythe n°7 : « Les Guanches ont disparu sans laisser de descendants »
Réalité : la conquête castillane, menée au XVe siècle et achevée à Tenerife en 1496, a été brutale : guerres, épidémies, esclavage, assimilation. Les cultures autochtones ont été profondément détruites. Pourtant, les études génétiques montrent qu'une part de l'ascendance autochtone subsiste chez les Canariens actuels. Et l'on voit aujourd'hui aux Canaries un intérêt renouvelé pour ce passé amazigh, des noms de lieux aux motifs géométriques des fameuses pintaderas.
Ce que cela nous dit du monde amazigh
L'histoire des Canaries rappelle que la Tamazgha, le monde amazigh, ne s'arrête pas aux montagnes du Maghreb : elle a franchi la mer. Les mêmes formes géométriques, triangles, losanges, chevrons, se retrouvent des sceaux canariens aux fibules du Souss.
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À retenir
- L'origine nord-africaine des anciens Canariens est aujourd'hui bien établie par l'ADN ancien et l'archéologie.
- Leur installation date plutôt du début de notre ère, en plusieurs vagues.
- Des inscriptions libyco-berbères ont été trouvées sur plusieurs îles.
- Le silbo gomero est un héritage technique, qui siffle aujourd'hui l'espagnol.
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